LA FRESQUE DETRUITE, L’ÂME FISSUREE: PAPE IBRA TALL ET LE NAUFRAGE CULTUREL DU SENEGAL

Pr Macoumba Gaye -UCAD : La destruction de la fresque de Pape Ibra Tall à la Place de France de Thiès n’est pas un fait divers urbain. C’est un acte symbolique lourd, presque rituel, qui dit beaucoup plus que la disparition matérielle d’une œuvre. Il révèle, dans un éclat brutal, l’état de délabrement avancé du rapport que le Sénégal entretient avec sa mémoire, son savoir et son esthétique.

Qu’on ne se réfugie pas derrière le mot commode de réfection. Réfectionner n’est pas effacer. Restaurer n’est pas raser. Restaurer, c’est accepter de se mettre au service d’une œuvre, de reconnaître qu’elle nous précède et nous dépasse. Détruire pour refaire, c’est refuser l’héritage au nom du confort du neuf. Or le neuf, par définition, n’a pas d’âme : il n’a pas encore été éprouvé par le temps, ni habité par le regard collectif.

En détruisant cette fresque, on n’a pas seulement fait disparaître des pigments et des formes. On a frappé un nom, une filiation, une lignée intellectuelle et artistique. Pape Ibra Tall n’est pas un décorateur urbain interchangeable. Il est l’un des architectes sensibles de ce que fut l’École de Dakar : une pensée du beau enracinée, exigeante, consciente d’elle-même, portée par une vision où l’art était à la fois langage, mémoire et projet de société. Détruire son œuvre dans l’espace public, c’est le faire mourir une seconde fois.

Mais l’indignation, aussi légitime soit-elle, ne suffit pas. Car ce geste n’est ni accidentel ni isolé. Il s’inscrit dans une longue continuité de renoncements. On détruit une fresque comme on laisse péricliter une école d’art, comme on banalise la misère des artistes, comme on loge des archives nationales à côté de vitrines marchandes. Tout cela procède d’une même logique : la culture n’est plus perçue comme un socle, mais comme un ornement facultatif, à sacrifier à la première contrainte matérielle.

Le plus inquiétant n’est même pas l’inculture de certains décideurs. L’inculture a toujours existé. Le drame, aujourd’hui, est qu’elle se revendique. L’ignorance n’est plus un manque à combler, elle est devenue une posture sociale. On peut gouverner, décider, détruire, sans savoir, sans vouloir savoir, et sans en éprouver la moindre gêne. La parole y remplace la pensée, l’assurance tient lieu de compétence, l’occupation de l’espace vaut contribution. Dans ce climat, l’œuvre d’art devient une gêne : elle rappelle une exigence, une profondeur, une durée que l’on ne sait plus habiter.

C’est ici que la destruction de la fresque rejoint une crise plus vaste : celle de l’âme culturelle du pays. Une société qui ne protège plus ses formes, ses signes, ses œuvres, est une société qui rompt le fil de sa propre continuité. Elle devient conservatrice sans héritage, moralisante sans élégance, bavarde sans profondeur. Elle s’accroche à des rigidités tout en trahissant ce que le passé avait de plus noble : la transmission, le goût du beau, le respect du geste juste.

Face à cette déliquescence, la question n’est pas seulement artistique, elle est philosophique et politique. Une œuvre comme celle de Pape Ibra Tall relevait d’une métrologie symbolique : elle mesurait l’homme à autre chose que son utilité immédiate. Elle inscrivait dans l’espace public une respiration, une élévation, un rappel silencieux que le développement n’est pas qu’une affaire de béton et de vitesse, mais aussi de sens, de mémoire et de transcendance.

En la détruisant, on a affirmé l’inverse : que tout est remplaçable, que rien n’est sacré, que le passé est un encombrant inutile. C’est un aveu de pauvreté intérieure. Car une société sûre d’elle-même n’a pas peur de ses artistes. Elle les protège, même – et surtout – quand elle ne les comprend pas entièrement.

Le ciel gris de Thiès, ce jour-là, n’était pas qu’un caprice météorologique. Il était le miroir d’un deuil plus profond : celui d’une nation qui, peu à peu, apprend à vivre sans mémoire, sans exigence, sans dialogue avec l’infini du beau. Et lorsqu’un pays commence à détruire ses œuvres sans trembler, ce n’est pas seulement l’art qui meurt. C’est la possibilité même d’une élévation collective qui se fissure.

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